Bandes dessinées minimalistes
 
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 Veuve Poignet [Greg Shaw]

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sydn
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MessageSujet: Veuve Poignet [Greg Shaw]   Jeu 6 Aoû - 14:05



Parfois taxé de facilité, la bande dessinée minimaliste fait pourtant souvent preuve de bien plus d'imagination et d'ingéniosité que le gros de la production. Malheureusement les préjugés ont la vie dure et malgré quelques rarissimes exceptions, le minimalisme attise peu l'intérêt du public, des critiques, et même des auteurs. Il y a pourtant une certaine forme d'authenticité dans le radicalisme de certaines oeuvres qui frôlent l'essence même du médium.
Si l'on regarde de plus près l'histoire de l'art, le mouvement minimaliste est d'abord né dans la peinture (avec Ad Reinhardt et Frank Stella), son but était de créer des œuvres qui ne peuvent être vue que pour ce qu’elles sont, et non pas pour ce qu’elles représentent. La simplicité, la sobriété extrème généralement utilisé permet aux artistes de se débarrasser du superflu, de tout effets illusionnistes qui pourraient brouiller le propos, effaçant de ce fait n'importe quel dispositif à priori séducteur... En bande dessinée c'est pareil, on en revient à se poser ces questions: Comment ne pas en faire trop? Est-ce suffisant? Comment ne pas tomber dans la démonstration? Comment transmettre des émotions, ou non-émotions, avec des codes graphiques et narratifs? Qu'est-ce que je veux dire? Quel est mon but?
Le minimalisme est un outil permettant de retrouver une sensation de pureté souvent perdue au beau milieu de l'esbrouffe ordinaire.
Bien sûr le caractère techniquement simpliste du minimalisme évoque l'idée d'une excuse de mauvais dessinateur, ou du dessinateur flegmard... Dans un monde où la virtuosité est si idolâtrée, on en oublie trop souvent l'ingéniosité que peut cacher une production en apparence maladroite (note :Prenons par exemple Fleep que j'ai chroniqué ici-même). Le dessin n'a que peu d'importance dans le minimalisme, c'est plutôt le code qui est primordial. Le signifiant renvoi directement au signifié sans passer par d'autres considérations, esthétiques ou techniques. La transparence du procédé tend vers l'évidence du propos. Le minimalisme, c'est l'évidence.
Pourtant, quand on lit par exemple Mister O de Trondheim ou L'autre fin du Monde d'Ibn Al Rabin, l'intérêt du procédé n'est justement pas évident. Ces deux albums auraient pu être racontés avec un dessin non minimaliste, ça n'aurait pas changé grand chose. Mais l'originalité, le ton et l'ambiance voulu par les auteurs, et qui contribuent en grande partie à la force de ces livres, dépendent fortement du matériau minimaliste utilisé. La démarche logocentrique du minimalisme n'est donc pas forcément une nécessité, puisqu'il est un outil, et le génie de certains auteurs est de parvenir à utiliser cet outil dans un autre contexte que celui pour lequel il semble destiné (note: je pense à Trondheim et à Ibn Al Rabin donc, mais aussi à Parrondo, ou bien encore à l'espagnol Capurnio qui utilisent souvent certains outils minimalistes pour atteindre un certain degré de naïveté apparente, destiné à donner un ton, une ambiance...). D'autres exploitent une démarche logocentrée dans des buts expérimentaux (Note: voir les albums suivants: Parcours Pictural du même Greg Shaw, TNT en Amérique de Joshen Gerner, New Wanted de Laurent Cillufo, P+O de Richard McGuire...). D'autres encore parviennent à faire un beau mélange des deux, comme Clémence Gandillot avec De l'origine des mathématiques (à mettre en lien la chronique sur du9), La nouvelle pornographie de Lewis Trondheim (lien aussi), ou bien l'album qui nous préoccupe aujourd'hui: Veuve Poignet de Greg Shaw.

Constitué seulement de petits carrés de couleur (en général 85 par pages!), et d'une légende située sous le rabat de la couverture, les pages de Veuve poignet ne ressemblent pas à priori à ce qu'on attend d'une bande dessinée. L'abstraction n'est pourtant ici qu'une apparence, car cet hermétisme coloré cache un travail sur le signe clairement définit. Chaque carré de couleur renvoi à une idée, un sujet ou une émotion. Le signifié directement au signifiant. Le sens n'est pas perturbé par une quelconque digression visuelle ou narrative, le code utilisé est limpide, pur...
Pourtant il y a dans ces petits carrés de couleurs et leur disposition une certaine valeur esthétique. Greg Shaw se fourvoie-t-il? Non, car si l'un des principes fondamentaux du minimalisme est d'éviter tout racolage artistique, il n'interdit pas la qualité plastique tant que celle-ci ne prend pas le pas sur le propos. Les pages de Veuve poignet sont certes belles, mais ce que le lecteur de bande dessinée voit en premier c'est un ensemble de petits carrés de couleurs à la place d'iconographie figurative, le lecteur avertit, lui, observera plutôt la séquentialité mise en place grâce à la superposition et à l'alternance (l'itération) de ces différentes couleurs.
L'humour aussi pourrait paraître de trop. Souvent considéré comme un sous-genre par les hautes instances intellectuelles, on a ici la preuve qu'humour peux aller de pair avec conceptuel et abstraction. On pourrait également argumenter qu'il distrait le lecteur du message de l'oeuvre... Pourtant, il fait ici partit intégrante du discours: Greg Shaw s'efforce de démontrer que l'abstraction n'est pas forcément source d'hermétisme, puisque Veuve poignet non seulement raconte des histoires, mais en plus elles sont souvent drôles... On remarquera que la plupart du temps, le gag ne prend tout son sens que grâce au titre donné en haut de page (note: prenons par ex la page intitulée Tsunami. Nous avons: « Peau », « Gland », « Peau », « Gland », « Peau », « Gland », puis 77 cases de « sperme », viennent clôturer deux cases de « comprend pas »). Ce jeux avec les titres rajoute un aspect intéressant, puisque généralement ils ont une fonction illustrative, alors qu'ici ils sont partie prenante de l'oeuvre. Indissociables, mieux: indispensables.
Le sujet principal, l'onanisme sous toute ses formes, peut faire ricaner à lui seul. Pourtant, Trondheim et McGuire ont eux aussi utilisé le minimalisme pour raconter des cochonneries, car il y a bien quelque chose qui dépasse la simple vulgarité dans la codification minimaliste, et ces auteurs l'ont bien compris. En prenant l'un des grands tabous de notre société, et en lui ôtant tout ce qu'il peut avoir de séducteur (le voyeurisme dût au caractère exhibitionniste des images est absent), ces auteurs parviennent non seulement à parler de sexe sans tomber dans la délectation voyeuriste et masturbatoire, mais surtout ils conceptualisent parfaitement l'idée que la codification minimaliste neutralise les potentiels effets racoleurs. On pourrait rajouter sans doute que la pornographie est le sujet idéal du minimalisme, suggérant ainsi le caractère phallogocentrique du logocentrisme.



La bande dessinée, art de la simplification visuelle, art séquentiel et art de la reproduction (note: j'entends par là l'obligation de reproduire décors et personnages pour l'intelligibilité du récit), nous est dévoilée dans son plus simple appareil. Veuve poignet lève le voile de cet art illusionniste, et révèle ses principaux mécanismes: utilisation de codes graphiques, superposition et itération iconique.


Chronique à paraître sur Du9 (peut etre avec quelques modifs)

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